Le reportage de Pièces à Conviction du 19 octobre dernier m’avait donné l’envie de faire un article sur les EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes) pour tenter d’expliquer cet univers un peu particulier, que tout le monde croit connaître, entremêlé de rumeurs, de tabous, de non-dits. J’avais prévu de faire un article « scolaire », et puis… je me suis un peu emportée dans mon introduction ! Puisqu’elle est finalement assez longue mais que je la trouve importante, j’ai décidé de la laisser en l’état et de vous proposer plutôt une série de billets pour éviter de faire un seul article de huit pages. Installez-vous confortablement, et entrez avec moi dans le monde mystérieux des EHPAD…

Un EHPAD, ce n’est pas qu’un établissement, c’est avant tout des humains…

Tout d’abord, les résident·e·s : chacun·e avec leur vécu, leur histoire, leur caractère, leurs habitudes et qui doivent apprendre ou ré-apprendre à vivre en communauté après des années à vivre seul·e, en couple ou en famille. C’est parfois dur de se mettre à leur place mais essayez d’imaginer qu’à partir de demain, on vous annonce que vous allez partager une grande coloc’ avec une cinquantaine de personnes. Certaines resteront des années, d’autres quelques semaines, dans un état plus ou moins avancé de dépendance physique ou psychique.

Ces personnes, vous ne les connaitrez pas, vous ne les choisirez pas. Pourtant, ce seront désormais ces personnes qui feront partie de votre quotidien : vous mangerez avec elles midi et soir, un repas que vous ne choisirez pas, à un horaire que vous ne choisirez pas, à une place que vous ne choisirez pas. Vous serez réveillé·e par la valse des chariots de nursing et de petits déjeuners dans le couloir, à une heure que vous ne choisirez pas, dans une chambre que vous ne choisirez probablement pas, dans un petit lit que vous ne choisirez pas, qui ne sera plus le vôtre.

Dans votre chambre, vous serez chez vous… à un détail près : plusieurs fois par jour, vous recevrez des visites impromptues, même si vous avez décidé qu’aujourd’hui vous vouliez rester seul·e. Ces personnes non plus, vous ne les choisirez pas et vous ne les connaitrez pas – du moins au début. Pourtant, si vous êtes dépendant·e, ce sont ces inconnu·e·s qui viendront faire votre toilette intime, vous doucher, changer vos protections souillées, poser vos sondes… Et puis finalement, il n’y a que cette pièce qui soit « chez vous » : au-delà de ces 20 m2 (et je suis généreuse), c’est l’espace commun. La plupart du temps vous pourrez personnaliser votre chambre… dans la limite du raisonnable. Vous n’êtes là que temporairement après tout…

L’humain, c’est aussi le personnel de l’établissement : chacun·e avec sa vie, ses soucis, son caractère et sa personnalité. Imaginez quelques instants que demain, vous preniez leur poste. Vous embaucherez à 6h du matin, accueilli·e par le subtil mélange de solution hydro-alcoolique, de café, d’amoniaque et tant d’autres choses. Vous débaucherez à 21 h, après avoir parcouru au bas mot 10 km à pieds dans la journée, soulevé 50 fois le double de votre poids, nettoyé pendant 8 h des toilettes communes, des centaines d’assiettes, vidé les poubelles, plié, repassé, calendré des dizaines de draps, de robes, de pantalons, de chemisiers, de sous-vêtements, sous une chaleur tropicale, accompagné·e par le bruit incessant des machines à laver. Dès l’aube, vous éplucherez, émincerez, cuisinerez (quelle chance, ce midi, y’a des tripes !) sous le ronron de la hotte.

Vous travaillerez le jour, la nuit, les week-ends et les jours fériés. Vous subirez les restrictions budgétaires, l’absentéisme, le turn-over, et peut-être aussi les accusations de maltraitance, fondées ou non, car peut-être, malgré toute votre bonne volonté, vous serez contraint·e d’économiser le temps, les fournitures, les paroles et les soins, en contradiction totale avec ce pourquoi vous avez choisi ce métier que vous aimez tant. Tous les jours, vous vous confronterez à la maladie, à la vieillesse, à la dépendance, à la démence et à la mort. Parfois, au bout de quelques temps, vous verrez dans ces résident·e·s que vous accompagnez, vos parents ou vous-même, plus tard. Vous rentrerez le soir avec votre fatigue, votre colère, vos doutes et vos angoisses.
Alors, oui, travailler c’est laisser ses problèmes personnels au vestiaire… il y a des métiers où c’est plus facile à dire qu’à faire.

L’humain, c’est enfin les familles, chacune avec son vécu, son histoire, ses relations complexes et surtout sa culpabilité. Soyons honnêtes : laisser un parent en EHPAD, c’est dur. Imaginez placer votre parent demain : par cet acte, vous admettrez, en fait, que vous ne pouvez ou ne voulez plus vous occuper de lui. Ce parent, qui, pendant si longtemps, vous a pourtant soigné, changé, nourri, élevé… Vous verrez sans vouloir l’accepter, votre parent, loin de sa maison, perdre peu à peu la tête, confondre ou fabuler, se déplacer avec difficulté, s’immobiliser au fil de vos visites. Vous serez exigent·e, c’est vrai, et parfois, sans vous reconnaître vous-même, vous hurlerez sur un·e salarié·e pour un grain de poussière ou un verre à dent déplacé. Parce que derrière votre regard ou vos paroles accusatrices, se cache la culpabilité d’avoir confié votre parent à quelqu’un d’autre. Chaque détail compte, car chaque détail vous renvoie à cette décision. Après tout, vous êtes humain et être humain c’est douter, regretter. Alors vous chercherez à vous rassurer. Vous aurez besoin de voir que tout est parfait. Que vous avez fait le bon choix, que vous n’auriez jamais fait mieux vous-même.

Heureusemement, la vie en EHPAD c’est aussi tellement plus que ça.

En tant que résident, vous vous ferez des amis à 80 ans, vous aurez de nouveau des partenaires de belotte ou de Scrabble, des colocataires qui partagent des valeurs ou une Histoire communes, des souvenirs d’une époque lointaine et pourtant si présente dans votre esprit. Des camarades qui, comme vous, auront tout leur temps devant eux pour discuter du bon vieux temps ou de l’actualité. Des voisin·e·s de table ou de chambre, qui sans remplacer votre famille, seront là pour partager les moments de fête jusqu’au bout et pas seulement pour quelques heures.

Vous croiserez des « jeunes » tous les jours, vous vous amuserez des nouvelles modes, vous apprendrez à dire « LOL » et à utiliser Skype sur une tablette. Vous ferez un peu partie de cette effervescence, de ce ballet ininterrompu du personnel. Vous pourrez de nouveau participer à des animations à deux pas de « chez vous », des spectacles et des sorties aussi, admirer les décorations qui auront été faites pour vous. À toute heure de la journée ou de la nuit, vous aurez quelqu’un·e à qui parler, confier vos angoisses ou vos doutes. D’ailleurs, de jour comme de nuit, ce·tte quelqu’un·e sera là, de l’autre côté de la porte ou à portée de sonnette, juste au cas où…

En tant que personnel, vous ferez aussi de belles rencontres, vous apprendrez du vécu de ces résident·e·s, témoins d’une autre époque, même si souvent, ielles vous diront que la leur était mieux… Vous trouverez dans votre métier un sentiment d’utilité, vous serez fier·e d’accompagner jusqu’au bout, dans la dignité et la bienveillance, ces aîné·e·s à qui vous dédiez une part de votre vie. Vous vous attacherez, sans doute plus que vous ne le voudriez, et les moments de deuil trop fréquents seront parfois difficiles à traverser. Dans les moments de lassitude ou de désespoir, vous vous souviendrez que vous avez été là, au moment où ielles en avaient le plus besoin et que ça, personne ne vous l’enlèvera jamais.

En tant que proche, c’est ça aussi que vous regarderez lors vos visites, pour vous rassurer. Vous verrez votre proche entouré·e, écouté·e et vous saurez que vous n’auriez pas pu, en même temps, faire la cuisine, le service, les soins, l’accompagner psychologiquement et organiser des animations.

Bref, un EHPAD c’est avant tout des humains avec toute la complexité et la richesse de leurs relations. Un lieu de vie.

N’oublions pas de temps à autre de nous mettre à la place de l’autre.

Dans le prochain article, nous parlerons de la dépendance… vaste sujet !